Shutdown, quand les fusibles sautent…

Quand j’ai obtenu mon diagnostic d’autisme, je me suis lancée, à l’instar de beaucoup d’autistes fraichement diagnostiqués, dans une recherche frénétique d’informations sur le trouble du spectre autistique.

A cette occasion, j’ai remarqué que beaucoup d’autistes sur les réseaux sociaux évoquaient des « shutdowns ». Ignorant ce que c’était, je me suis sentie rapidement exclue. Pourquoi eux et pas moi, si j’étais autiste ?

Puis un matin, sur le chemin du travail, quelque chose s’est produit.

Je travaillais alors depuis quelques jours dans une entreprise basée à Nanterre (Ile-de-France), c’est à dire en zone de rénovation totale, c’est à dire potentiellement en zone de guerre pour moi et ma dyspraxie visuo-spatiale (trouble de la notion d’espace).

Pour me rendre au bureau mes 3 premiers jours de travail, j’étais descendue au RER Nanterre-Université. Connaissant mon sens inné de la dés-orientation, j’avais préparé virtuellement mon trajet, la veille de mon premier jour, comme à chaque fois que je dois effectuer un trajet pour la première fois.

Comme d’habitude, j’y avais consacré un temps et une énergie considérables. A savoir que j’avais fait une simulation via Google View, itinéraire RATP, SNCF Ile de France etc. Moult moult fois.

Ainsi, pour mon premier jour de travail, le trajet depuis la sortie du RER jusqu’au bureau s’est déroulé sans difficulté, avec l’aide du GPS de mon téléphone portable (Google Map). Laissez-moi vous dire cependant que ça n’était pas gagné vu le paysage accidenté que j’ai dû traverser : travaux, déviations, artères à l’infini etc.

Un échantillon. A peine sorti.e du RER, ça fait rêver, n’est-ce-pas ?

Vous en voulez encore ?

Mais bon, ça c’est bien déroulé et je suis arrivée au bureau saine, sauve et à l’heure. Ca, c’était acquis. En effet, une fois que j’ai effectué un trajet une fois, c’est bon, c’est intégré. Probablement grâce à ma mémoire visuelle.

Malheureusement, pour mon 4ème jour de travail, il y avait une grève dans les transports franciliens, ce qui signifie devoir se lever plus tôt afin de ne pas arriver en retard au bureau. Sachant qu’une veille de grève je dors peu de toute façon car j’ignore la tournure que prendra mon trajet le lendemain matin.

Cela signifie aussi que le jour J, une fois dans le RER, j’ai rapidement été absorbée par une marée humaine de voyageurs, lesquels n’étaient visiblement toujours pas décidés à me libérer une fois descendus du wagon.

Comme si ça ne suffisait pas, ces voyageurs kidnappeurs ont emprunté une sortie différente de celle que j’avais prise les jours précédents. Celle pour laquelle je m’étais tant entrainée et que je maitrisais désormais totalement.

Bref, n’ayant d’autre choix, je me suis laissé porter vers la sortie.

Une fois dehors, je me suis retrouvée dans un environnement totalement nouveau. Le seul point commun entre cette sortie et celle que je connaissais étant qu’elles débouchent toutes deux sur une zone composée de travaux, de no man’s land et de grandes constructions, modernes ou pas.

Parachutée en territoire inconnu, dans un environnement peu engageant, donc. Désarçonnée mais pas (encore) vaincue, j’ai sorti mon téléphone portable pour activer le GPS.

Sur la base de ses instructions, j’ai longé un bâtiment très large, sans doute l’une des ailes de l’université, puis un autre similaire au premier, puis un stade sportif, puis au bout d’un 1/4 d’heure, ne souhaitant pas arriver en retard (le GPS indiquait au départ 12 minutes pour atteindre ma destination), je me suis renseignée auprès d’étudiantes. « Alors il faut aller là, puis tourner ici puis prendre à gauche ». OK.

10 minutes après, ne comprenant pas trop où j’allais et saisie d’une désagréable sensation de déjà vu, j’ai finalement levé la tête. C’est alors que la foudre s’est abattue sur moi. En effet, j’étais juste devant la sortie (ou l’entrée, c’est selon) du RER, que j’avais laissée 25 minutes auparavant.

Risible, sauf que je n’avais pas envie de rigoler. En effet, j’accusais déjà une certaine fatigue, causée notamment par mon hyper focalisation sur mon GPS, dont je ne comprends pas toujours le langage.

La voie devant moi n’étant visiblement pas la bonne, il me restait celles de droite et de gauche. J’ai décidé de prendre par la gauche, sur la base des indications du GPS.

Koh-lanta

A partir de là, j’ai fait un grand voyage.

Urbain et moche. Ainsi, je me suis retrouvée tour à tour sous un pont à mendier mon chemin, puis dans un vaste passage herbeux, puis à traverser des croisements, des intersections, à slalomer entre des voitures et des camions, ou encore à l’entrée d’un chantier etc.

Quant au GPS, mon meilleur ennemi, il n’a pas jugé utile de m’avouer son ignorance lorsqu’il n’était pas en mesure d’assurer sa mission. Ce qui explique qu’à plusieurs reprises, lorsqu’il m’indiquait que j’étais dans la rue X, j’étais en fait dans la rue Y ou dans une rue qui n’a pas encore de nom ou qui n’en n’a déjà plus. Et quand je dis « rue », je suis sympa car je devrais plutôt dire « truc » ou « espèce de zone en friche ».

Dommage que mon GPS n’ait pas reconnu ses limites car j’aurais fait preuve de mansuétude. En effet, nous savons tous que les noms de rues qui figurent sur les panneaux ne sont pas forcément fiables dans les zones et périodes de grands travaux.

Quoiqu’il en soit, ce cauchemar a duré une demi-heure..

… pendant laquelle j’ai tourné, retourné, suis revenue involontairement dans les mêmes culs de sac, ai retrouvé les mêmes ouvriers (qui me regardaient bizarrement, comme je les comprends..), sur les mêmes chantiers.

Quant à mon GPS, j’étais de toute façon désormais en incapacité d’interpréter l’intention du repère qui se baladait, sans doute perdu lui aussi, sur l’itinéraire proposé.

Help, les pointillés bleus là, ils indiquent le chemin déjà parcouru ou bien celui restant à parcourir ?

Devant cet échec, j’ai eu la brillante idée de retourner vers la gare RER, après avoir demandé mon chemin bien sûr.

Une fois au niveau de la gare RER, à nouveau du côté de la « mauvaise » sortie, j’ai relancé l’itinéraire de mon GPS. Pour la énième fois car tout cela n’avait pas de sens (sans mauvais jeu de mots). Je ne comprenais pas ce qui était indiqué sur mon téléphone.

J’ai donc forcé encore une fois sur mon cerveau pour tenter de comprendre, en retournant mon téléphone portable dans tous les sens. Cela a bien sûr eu pour effet que le repère s’est affolé. Comme moi, qui me retournais aussi maintenant, face est, sud, ouest, quitte à en perdre le nord.

Cela a été la goutte. Entre les grèves, l’angoisse à l’idée d’arriver en retard, le manque de sommeil, la fatigue, la sursollicitation de mon cerveau et la négligence de mon trouble visuo-spatial, en une fraction de seconde, « LES PORTES SE SONT REFERMEES ».

C’est à dire que tout s’est arrêté autour de moi. Ou plutôt devrais-je dire à l’intérieur de moi. Cela se produit en cas de surcharge sensorielle et d’accumulation de fatigue.

J’étais désormais seule au monde et totalement paniquée. Enfermée dans mon propre corps ainsi que par les immeubles qui m’entouraient. Plus aucun de mes sens ne répondaient. Incapable de penser ou de réfléchir non plus car dans ces cas-là, par mesure d’autoprotection peut-être, mon cerveau s’arrête de fonctionner. J’étais toujours consciente mais comme paralysée.

Après quelques minutes dans cet état de tétanisation qui m’ont paru une vie, j’ai trouvé l’énergie d’appeler mon ex-mari, en pleurs (moi, pas lui). « CHUIS PERDUUUUUUUEEEE !!!!! ».

Désarçonné, mon ex-mari a tenté de m’aider comme il le pouvait. Malheureusement, je n’étais pas en état de répondre à ses questions quand il me demandait où je me trouvais. Je pleurais et ne voyais autour de moi que des immeubles, du vide et du cahos. Mon ex-mari a proposé de m’appeler un taxi mais tout était insurmontable pour moi : indiquer l’endroit où je me trouvais, où j’allais etc.

J’ai raccroché puis suis restée 2 minutes, atone, debout devant la gare du RER. Et puis mes sens sont revenus, aussi soudainement qu’ils s’étaient arrêtés, comme c’est souvent le cas quand j’ai un shutdown.

Ayant récupéré mes esprits, j’ai décidé de rentrer dans la gare du RER pour la traverser de façon à en ressortir par la sortie qui m’était familière. A partir de là, il m’a donc fallu 15 mns pour rejoindre l’entreprise.

En arrivant finalement au bureau, 1h15 après être sortie du RER (donc 2h15 après avoir quitté mon domicile), j’étais vidée et probablement pâle mais la crise était derrière moi. J’ai ainsi pu aborder ma deuxième journée.

Je me suis rendue dans le bureau de ma hiérarchie pour lui expliquer la raison de mon retard. J’en ai profité pour tenter de lui expliquer que ce genre de mésaventure est symptomatique des difficultés des personnes avec autisme.

Ma hiérarchie m’a écoutée mais j’ai senti pendant que je décrivais ce qui m’était arrivé que cela n’a rien d’exceptionnel pour une personne qui ne connait pas l’autisme. Cela évoque tout au plus une personne qui n’a pas le sens de l’orientation et se perd. Cela explique sans doute pourquoi ma hiérarchie souriait pendant que je lui racontais mes aventures.

C’est frustrant. J’aurais tellement aimé pouvoir échanger avec une personne qui connait le TSA et les shutdowns.

En tous les cas, cela n’était pas mon premier shutdown. J’en ai parfois et ils sont toujours en lien avec mon trouble visuo-spatial.

Bon, j’ai eu confirmation que moi aussi, j’ai des shutdowns….

Publié par Sylvie Seksek

Mon blog sur l'autisme

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