Mon rapport autistique au cinéma

Je vais au cinéma seule depuis mes 13 ans. Le cinéma occupe une place considérable dans ma vie.

Initiée par mon père, le cinéma représentait quand j’étais enfant un moment privilégié passé en sa compagnie, sans la présence imposée de ma marâtre et de sa marmaille.

Le premier film (vu avec mon père) ayant à jamais scellé mon amour pour le cinéma était « I comme Icare » avec Yves Montand.

Par la suite, j’ai rapidement développé un goût prononcé pour les films sombres, peut-être car l’un des premiers films que j’ai vus seule était, je m’en souviens comme si c’était hier : « Pixote » sur le thème de l’apprentissage de la violence a Sao Paulo pour un enfant abandonné. Film dont l’image de fin, sordide, a laissé une trace indélébile dans ma mémoire.

Plus tard

A l’âge de 25 ans et résidant dans le centre de Paris, j’allais régulièrement au cinéma, notamment les cinémas d’art et d’essai, mais pas que.

A la première séance et toujours à la même place : en fin/début de rang et tout en haut, de façon à n’avoir personne à côté ou derrière. Je refuse catégoriquement les genoux mal élevés qui tenteraient un frotti frotta contre mon épine dorsale.

Cinéphile impulsive

Je ne compte plus le nombre de fois où je suis allée au cinéma sur une impulsion, afin de me vider la tête. Méthode redoutablement efficace.

Ce qui ne signifie pas que je vais voir tout ce qui se présente. En cinéphile avertie, je me renseigne au préalable, je savoure en amont.

Car je n’aime rien tant qu’avoir l’esprit occupé par le super film que j’ai vu les jours précédents. Le cinéma, comme la littérature, me permet de m’évader. Quand je peux, je fuis le réel. Sans doute une stratégie de compensation autistique de ma part.

Aujourd’hui encore, je vais au cinéma seule. L’idée d’y aller en groupe me déplait. D’une part car il faut s’organiser, et puis car si nous sommes plusieurs, il y a de fortes chances qu’on se retrouve à un rang qui ne me convient pas. En plus il faudra se pencher en avant pour discuter entre nous, c’est inconfortable. Sachant que je ne vais pas au cinéma pour discuter de toute façon.

Le lien caractérisé avec mon trouble du spectre autistique

Dans la période de recherche frénétique d’informations sur l’autisme qui a suivi mon diagnostic, je lisais partout des témoignages d’autistes se plaignant de devoir constamment copier les non-autistes pour gérer les interactions sociales. En me demandant pourquoi, moi, je ne copiais personne.

Mes séances avec ma psychologue m’ont permis de réaliser que oui, bien sûr que je copie les non-autistes. Mais sans l’avoir conscientisé.

Ce copiage peut se manifester par le biais des films que je vois au cinéma . A titre d’exemple, si j’ignore si un comportement de ma part est OK ou bien inapproprié, je vais « appeler » une scène de film dont je me souviens et dans laquelle se trouve une situation analogue à la mienne. En l’occurrence, si les personnages du film ne sont pas choqués par l’action ou la demande émise par la protagoniste (demande du même genre de celle que je m’apprête à formuler), alors j’en déduis que c’est OK pour moi de le faire.

C’est mon Go !

Le cinéma est aussi le lieu où s’expriment mes difficultés dans les relations sociales.

Il y a quelques années, à l’occasion du festival du court-métrage international de Clermont-Ferrand (mon kiiiiiiiiiiif), je me suis trouvée à discuter quelques instants avec ma voisine de siège, comme cela se fait fréquemment pendant ce festival, entre amoureux des courts-métrages.

Cinq minutes avant la fin de la séance, j’ai senti ma voisine se préparer à partir. Assise en bout de rang, elle n’allait pas devoir passer devant moi pour sortir, j’aurai donc pu continuer à regarder le film tranquillement.

Pourtant, du moment où j’ai compris qu’elle se préparait à partir et dans la mesure où nous avions échangé deux mots sur un ton amical, je me suis retrouvée en tension. C’est-à-dire à l’affut d’un signe de sa part m’indiquant s’il fallait ou pas que je dise « Au revoir », en premier. Je craignais de paraitre mal polie.

Pendant qu’elle ramassait ses affaires en silence, soucieuse de s’éclipser discrètement, le tonnerre et le chaos prenaient place dans mon cerveau avec leurs lots de questions invasives.

Pour tenter d’y répondre, je guettais en vision périphérique un signe de sa part, un croisement de regard.

Occasion que j’aurais immédiatement saisie pour lui dire « Au revoir » et retourner, tranquillisée, à mon film.

Elle est partie sans dire « Au revoir »

Elle est partie sans dire « Au revoir ». Sans doute dans sa volonté de rester discrète et ne voyant nullement l’intérêt de me prendre dans ses bras et de verser ensemble de chaudes larmes sur notre séparation.

De retour chez moi j’en ai parlé à ma mère, pour qui il n’y avait même pas lieu de s’interroger. Ma voisine de siège de cinéma était partie prématurément et s’il y avait dû y avoir un « Au revoir », ç’eût été à ma voisine de le dire vu que c’est elle qui partait, point barre.

Puis ma mère a ajouté  « Pfou, ‘y s’en passe des choses dans ta tête ! ».

Ben ouai, c’est mon quotidien d’autiste…Et c’est justement pour vider ce trop plein que je vais au cinoche !

Publié par Sylvie Seksek

Mon blog sur l'autisme

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