Y a-t-il des métiers à proscrire pour les autistes Asperger ?

Diagnostiquée très tardivement, j’ai travaillé 30 ans en ignorant mon autisme (lequel explique pourtant en grande partie mon parcours professionnel chaotique). Je n’avais donc aucun a priori concernant les métiers compatibles ou pas avec mon profil.

Certaines des fonctions que j’ai occupées correspondent d’ailleurs à des métiers dont il est communément admis qu’ils ne sont pas ou peu appropriés pour des personnes avec autisme.  A titre d’exemple le poste de standardiste, contre lequel l’auteure américaine et autiste Temple Grandin met les personnes avec autisme en garde, au motif que celles-ci :

 « Would have problems when the switch board got busy » (« Seraient en difficulté quand le standard s’affole”).

Pourtant et contre toute attente, ce poste me convenait car je l’occupais dans un environnement international et pouvais ainsi pratiquer les langues vivantes, domaine pour lequel j’ai des facilités et un grand intérêt. 

Mais aussi et surtout car, comme c’est le cas pour nombre de postes de standardistes, les appelants sont souvent les mêmes et leurs demandes du même ordre, de même que les messages d’accueil et réponses que je devais leur apporter. 

Cet aspect répétitif, parfois mécanique, est rassurant pour un autiste. 

Quand mes spécificités sensorielles s’invitaient dans mon poste

« Les spécificités sensorielles sont une catégorie des manifestations de l’autisme. … les personnes avec autisme perçoivent et gèrent les stimuli sensoriels différemment ».

Alistair – H Paradoxæ (vidéo : « Mieux comprendre l’autisme : Hypersensibilité et Troubles Sensoriels »)

Tous mes sens en éveil

J’aimais le scintillement du voyant rouge sur le standard lorsqu’il clignotait pour signaler un appel entrant. En effet, mon hyposensibilité visuelle a pour conséquence que je suis fascinée par ce qui brille.

J’aimais aussi le contact tactile avec les touches du standard téléphonique.

Quant à ma phrase d’accueil lorsque je décrochais le téléphone, “Hôtel-Blah-Blah-Paris-les-Halles-Bonjooouuuur”, je n’étais nullement incommodée par sa longueur, au contraire. Quand le standard s’emballait et que, enchainant les appels entrants, je devais répéter cette phrase en boucle, je me sentais prise dans un tourbillon, un mouvement hypnotique. Cela me faisait du bien. Bien qu’étant en pleine action, je lâchais le volant, j’étais en pilotage automatique.

Cadillac prépare un pilote automatique

J’ai aussi été assistante de direction

Pour d’autres fonctions telle celle d’assistante de direction, l’environnement, la culture d’entreprise ainsi que le type d’organisation et le secteur économique étaient déterminants.

Par exemple, dans les entreprises de services du secteur tertiaire où les matrices et process se substituent souvent aux instructions orales, peu maîtrisées par les autistes, je me sentais à l’aise.

Cela explique pourquoi l’unique poste où je suis restée plusieurs années a été au sein d’un cabinet d’avocats d’affaires international.

Je suis aujourd’hui en mesure d’identifier les caractéristiques qui ont été en adéquation avec mon profil professionnel autistique.

A commencer par l’adéquation entre mon profil autistique, verbal, et le produit proposé, puisque les avocats vendent de la prestation intellectuelle, activité littéraire et cérébrale. 

Par ailleurs, au sein de ces cabinets d’avocats, le sens du service au client est primordial et le rendu, ou travail produit, est quantifiable et visible. Ce qui laisse peu de place au virtuel et à ce qui ne contient pas de substance.

Comme l’affirme Sarah Hendrickx, elle-même autiste, auteure et conférencière anglaise spécialiste de l’autisme, les personnes avec syndrome d’Asperger ont besoin de concret et de visualiser le travail produit.

Vous avez dit « Déficit de cohérence centrale ? »

De plus, beaucoup de cabinets d’avocats sont bien structurés et offrent une visibilité claire sur l’ensemble de l’activité interne et externe. À savoir sur les liens et interactions qui unissent les différents collaborateurs et leurs départements respectifs, sans oublier les clients et prestataires.

Ce dernier point est très important pour moi dans le cadre de mon déficit de cohérence centrale. Lequel implique chez nombre de personnes avec autisme une tendance à voir le monde de façon fragmentée.

« Les personnes avec autisme établissent moins vite une cohérence dans ce qu’elles observent. En raison du manque de cohérence centrale, elles perçoivent le monde comme un chaos « .

Site participate-autisme.be

D’où la nécessité d’avoir une vision d’ensemble de l’activité de la structure pour laquelle on travaille, comme en témoigne le You Tuber IndieAndy quand il s’adresse aux employeurs d’autistes :

« (…) getting them in a position where they know all aspects of the business and getting them to understand the nooks and crannies of the business as a whole (…) what other people in the business actually do, getting to understand the business structure etc.) » ( » (…) les mettre dans une position où ils connaissent tous les aspects du business et leur faire comprendre les coins et recoins de l’entreprise dans son ensemble (…) ce que font réellement les autres personnes dans l’entreprise, comprendre la structure de l’entreprise, etc.) ».

En effet, une fois qu’une personne autiste a accès à l’intégralité du « décor », elle est plus facilement en mesure d’élaborer une stratégie lui permettant d’évoluer dans ce nouvel environnement.

Enfin et concernant l’adéquation avec le poste lui-même, celui-ci était composé en majorité de matrices et d’un travail de relecture de longs contrats en vue de les nettoyer, les formater, etc. Ce qui me convenait par rapport à mes spécificités et habilités professionnelles autistiques : rigueur, sens du détail.

La Professeure Francesca Happé, spécialiste en neurosciences cognitives, mentionne spécifiquement ce genre de tâche de relecture comme adaptée aux autistes.

Les paradis non-artificiels

Je dois mentionner là-aussi l’aspect inattendu et sensoriel de la fonction d’assistante de direction en cabinet d’avocats. C’est-à-dire les sensations ressenties via l’utilisation des divers matériaux qui constituaient mes outils de travail.

Le bruit du clavier pendant la frappe, le contact avec les touches, quelque peu résistantes, des anciens claviers, le bruit des ciseaux pour créer les cotes des dossiers de plaidoirie des avocats, le bruissement feutré des étiquettes que je décollais de leur planche, le bruit du marqueur noir que je faisais glisser amoureusement mais fermement sur les pochettes cartonnées, aahhhh, quel délice.

Ces travaux manuels répondaient à mon insu à mes hypersensibilités sensorielles, en me procurant une sensation de bien-être a priori disproportionnée.

« L’hypersensibilité et l’hyposensibilité sensorielles sont souvent présentes chez les personnes avec autisme. Une personne hypersensible réagira de manière excessive aux stimuli sensoriels « ordinaires » ».  

Site : participate-autisme.be

Quant à la frappe de documents au kilomètre, tâche généralement peu recherchée et appréciée, elle me permettait de reposer mon esprit, trop souvent foisonnant et envahissant comme pour beaucoup d’autistes.

Enfin, je travaillais dans le domaine du Droit, lequel incarne le respect des règles si cher aux personnes avec autisme.

Bref, tout cela avait un sens.

Ainsi, bien qu’ignorant ma condition d’autiste, je me suis rapidement et intuitivement rapprochée d’un environnement professionnel qui me convenait. Même si cet équilibre était précaire puisqu’il dépendait entièrement du maintien strict des caractéristiques favorables de cet environnement. Ce qui n’est pas garanti dans un monde de l’entreprise en constants changements.

Tout cela m’amène à la conclusion que non, il n’y a pas de métier à proscrire pour les autistes Asperger.

Il ressort nettement de mon expérience en cabinet d’avocats que le poste en lui-même, sans grand intérêt car il s’agissait en majorité d’un poste d’exécution, n’avait guère d’importance.

Voilà. J’ai souhaité écrire ce billet pour illustrer la nécessité d’aller au-delà des apparences lorsqu’on accompagne une personne avec autisme dans l’emploi. S’il est impensable de se mettre dans la tête d’un autiste, il est cependant indispensable d’être prêt à accueillir des motifs (de satisfaction ou insatisfaction) tout à fait déroutants.

A l’image du fonctionnement interne de ces mêmes autistes…

Publié par Sylvie Seksek

Mon blog sur l'autisme

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